La porte
par Rhéal Nadeau

Nouvelle publiée en 1995 dans la revue Stop.
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On vient de sonner à ma porte. Comme toujours, j'aurais voulu ne pas répondre. Comme toujours, j'ai répondu quand même. Ça ne sert à rien de se cacher. Ce n'était qu'un garçon vendant du chocolat pour son équipe de hockey.

* * *

Cela a commencé il y a deux ans. On a sonné à ma porte. Un policier en uniforme.

— Are you Mrs. Jean-Charles Lafrance? me demanda-t-il.

— I'm married to Jean-Charles, répondis-je.

— I'm afraid I have some bad news for you.

Tout ce que j'ai pensé, à ce moment, c'est qu'ils avaient envoyé un anglophone unilingue pour m'annoncer cette nouvelle. J'ai attendu qu'il continue.

— I'm afraid there's been an accident.

— Is he hurt? Where is he?

Jean-Charles avait été victime d'un accident d'auto, déclaré mort à son arrivée à l'hôpital. Pouvais-je me présenter à l'hôpital Général pour l'identification? Est-ce que je voulais contacter quelqu'un pour m'accompagner? L'auto ayant éclaté en flammes sous l'impact, le corps n'était pas beau à voir.

Le policier semblait croire que voir le corps de Jean-Charles serait trop dur pour moi . L'imbécile. Je suis infirmière de salle d'urgence alors des cadavres mutilés, j'en ai vus plus que lui.

Quand même, ça n'a pas été facile. L'incendie avait été violent et Jean-Charles était méconnaissable. L'identification, finalement, s'est faite d'après son portefeuille et le jonc qu'il portait à la main.

Il semble que j'aie bien pris cela, au dire des amis et parents qui sont venus me réconforter. En fait, je suis restée vide en dedans tant que le corps de Jean-Charles n'a pas été incinéré, selon son désir. Mais je me suis occupée, acceptant toutes les heures supplémentaires qu'on m'offrait à l'hôpital, nettoyant la maison et rangeant les choses de Jean-Charles - pas pour détruire son souvenir mais simplement pour qu'il ne prenne pas toute la place.

* * *

On vient encore de sonner à la porte. Deux femmes, bien habillées, mallette à la main: des témoins de Jéhovah. Mon sourire de soulagement a dû leur sembler bien encourageant. J'aurais aimé voir leur expression quand je leur ai fermé la porte au nez.

Malheureusement la porte de notre appartement, de mon appartement, n'a pas de judas. Je n'ai pas encore réussi à convaincre le propriétaire d'en installer un.

* * *

Deux mois après la mort de Jean-Charles, on sonna à la porte. C'était encore un policier, plus haut gradé cette fois.

— Madame Lafrance? Je suis le capitaine Marchand de la police d'Ottawa. Je m'excuse de venir vous troubler. Nous venons de découvrir un cadavre, et nous croyons que c'est celui de votre mari.

— Ce n'est pas possible. Jean-Charles est mort et enterré. J'ai vu son corps, je l'ai identifié!

Mais, justement, il semblait que ce n'était pas Jean-Charles que j'avais vu. Ce corps-là était méconnaissable, n'est-ce pas? Pouvais-je venir voir ce corps-ci, pour les aider à éclaircir la situation?

Le cadavre était vieux de quelques jours quand on l'avait trouvé, mais l'hiver l'avait bien préservé. Le visage était bien celui de Jean-Charles. À sa main gauche, je vis son jonc.

— Mais alors, ai-je demandé au capitaine Marchand, qui était cet autre homme?

Il secoua la tête.

— Nous poursuivons notre enquête.

Trois jours plus tard, le corps de Jean-Charles passait de nouveau au four crématoire, une nouvelle urne funéraire remplaçait celle que les policiers avaient enlevée.

Il y eut bien sûr des conséquences à cette deuxième mort. Deux semaines plus tard, je reçus la visite de notre agent d'assurance. Il m'expliqua que ce nouveau développement nécessitait une révision du dossier, que le paiement de la police d'assurance-vie de Jean-Charles devrait être réévalué, étant donné les nouveaux renseignements. En particulier, il n'était plus aussi clair que la mort était accidentelle, alors...

Il espérait peut-être que la pauvre veuve sans défense lui rembourserait le montant de l'assurance. Moi, je lui ai dit que Jean-Charles était bien mort, que le dossier était clos, qu'ils n'avaient qu'à contacter mon avocat s'ils n'étaient pas d'accord.

Il m'a quand même recommandé, avant de s'enfuir, de ne pas dépenser trop vite l'argent que j'avais reçu.

C'est le lendemain que j'ai remplacé ma vieille Civic par une Célica flambant neuve.

* * *

On sonne encore à ma porte. Un de ces vendeurs, dans le voisinage, offre exceptionnelle, nettoyer vos tapis, prix irrésistible.

Je lui dis que nous n'avons pas de tapis dans l'appartement.

— Mais, dit-il, regardant les tapis mur-à-murs du couloir et du salon, bien visibles de la porte d'entrée.

Je répète :

— Nous n'avons pas de tapis.

Il n'ose plus protester. Il n'a certainement pas l'habitude de trouver plus menteur que lui.

* * *

Deux mois après ces deuxièmes funérailles, le capitaine Marchand se retrouve à ma porte. Je lui demande s'ils ont trouvé du neuf sur la mort de Jean-Charles. Il hésite.

— Nous avons reçu un appel de la Sûreté du Québec. Un skieur s'est tué dans un accident de ski au Mont-Tremblant. Il était inscrit à l'hôtel sous le nom de Jean-Charles Lafrance, et son signalement correspond à celui de votre mari. Nous avons même comparé ses empreintes digitales à celles de son dossier d'emploi au gouvernement. Il s'agit bien de votre époux.

— Mais alors, qui était cet autre, qui étaient les deux autres? Ce n'est pas possible, ça ne peut pas être possible!

Je me suis rendue compte que je criais quand ma voisine de palier a ouvert sa porte pour voir ce qui se passait. J'ai essayé de me calmer.

— Mais qu'est-ce qui se passe, donc?

— Nous n'en avons pas la moindre idée, reconnut Marchand. Nous poursuivons nos enquêtes.

Cette fois-ci, ils ne me demandèrent pas d'identifier le corps. Je dus quand même me présenter au poste de police pour subir un interrogatoire sérieux. Ils voulaient tout connaître de Jean-Charles, toutes ses habitudes, toute sa vie. Avait-il un frère jumeau? Il était vraiment enfant unique? Il n'avait pas été adopté? Notre vie conjugale allait bien? Pas d'ennuis financiers?

Ils m'ont montré les effets de l'homme mort au Mont-Tremblant. C'était bien le portefeuille de Jean-Charles, et son jonc, le même que j'avais déjà identifié deux fois.

Cette fois-ci, pas question d'incinérer le corps. Ce sont eux qui l'ont gardé.

* * *

On sonne encore à ma porte. Mais qui sont tous ces gens?

Non, je n'ai pas demandé de plombier. Quelle adresse avez-vous? Non, ici c'est le 3-F, le 3-E est en face. Oui, je sais, ce n'est pas bien indiqué.

* * *

Deux mois plus tard, ce n'est pas le capitaine Marchand qui sonne à ma porte mais la GRC. Deux agents, très policiers malgré leurs habits civils. Ils m'invitent, avec une politesse toute en surface, à les accompagner au quartier général.

Ils ont trouvé un nouveau cadavre, bien sûr. Un nouveau cadavre de Jean-Charles. Celui-ci est mort d'une crise cardiaque à Vancouver. Papiers au nom de Jean-Charles Lafrance, identification incontestable. Ceux-ci ont des soupçons un peu plus clairs.

— Votre époux travaillait bien au ministère de la Santé, en recherche biologique?

— Oui. Il était technicien de laboratoire. C'est lui qui nettoyait les appareils après les expériences.

— C'était quel genre de recherche, donc? Comme s'ils ne le savaient pas mieux que moi!

— Si j'ai bien compris, ils exposaient des souris à divers produits industriels pour voir de quel cancer elles allaient mourir.

— Et vous, madame Lafrance, vous êtes infirmière?

— En effet. Je n'ai jamais su faire pousser une fleur à partir d'une graine. Alors s'ils s'imaginent que j'ai fait du cloning avec Jean-Charles, pour obtenir un multiple mari!

En fin de compte, ils ont bien dû me laisser partir. Pour revenir sonner à ma porte chaque fois qu'on retrouve quelque part le cadavre de Jean-Charles.

Il doit y avoir, quelque part à Ottawa, une morgue qui se remplit de cadavres identiques, de cadavres dérangés sans cesse pour de nouvelles analyses, de nouveaux tests. Des cadavres qui portent tous ce maudit jonc.

Il y a deux mois que personne n'est venu m'annoncer la mort de mon mari. Ça ne devrait pas tarder.


Écrire est souvent pénible pour moi.
Cette nouvelle s'est écrite d'elle-même en deux heures, ne demandant ensuite qu'un peu de révision.

 
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